Théories du complot, croyances : sommes-nous si crédules ?

Il aura fallu moins d’une journée après les attentats contre Charlie Hebdo pour voir fleurir les premières théories du complot : mise en scène des services secrets français, tracé du chemin des frères Kouachi , questionnements sur la couleur des rétroviseurs de la voiture ou de la présence d’une carte d’identité, affirmation de la manipulation des images vidéos des terroristes… Si vous êtes abonné aux réseaux sociaux, vous n’avez pas pu y échapper, au moins un de vos contacts s’est fait le vecteur de telles théories.

Les plus farouches défenseurs de ces assertions peuvent se montrer très virulents dans leurs propos, allant jusqu’à accuser ceux les réfutant de « complices du système ». Il ne faut pas chercher bien loin pour voir que dans chacune de ces théories, et elles sont nombreuses, on y retrouve les mêmes schémas psychologiques que je vais détailler.

Étrangement, je fais aussi un parallèle avec les pseudosciences et les nouvelles pratiques alternatives dont les pratiquants, devant les questions posées, affirment combattre un système en place et disposer des preuves de leurs dires. Mes amis sont témoins de mon agacement de voir le recul des vaccinations des enfants (et donc le retour des maladies infantiles) à cause de théorie sur la dangerosité des vaccins. Voyons donc en quoi ces croyances font tant parler d’elles et convainquent tellement de personnes.

 

Le biais de confirmation

Soyons direct : il n’y a rien de plus manipulable que notre cerveau. Croire que vous, moi, ou même les plus grands génies sont exempts de se faire avoir par certaines illusions est séduisant, mais légèrement utopique. Nous sommes très influençables par ce que l’on appelle les biais cognitifs. Ils sont nombreux et je ne pourrais pas tous vous les décrire, mais dans le cas qui nous intéresse ici, l’un d’eux est particulièrement récurrent : le biais de confirmation.

Le principe est simple : nous avons tendance à chercher les affirmations, les sources, les informations qui vont dans le sens de notre pensée (souvent en rapport avec un autre biais, celui d’ancrage, où nous nous focalisons sur notre première impression). Au cours d’une discussion avec une personne utilisant une médecine alternative mais controversée, celle-ci m’envoya des liens vers des preuves des bienfaits de sa thérapie. Hors, elle n’avait cherché que les preuves allant dans son sens : une rapide recherche permis de trouver 10 fois plus d’études (scientifiques cette fois-ci) contredisant sa théorie.

Moi-même, par l’intermédiaire de ce blog, je ne fus pas exempt de me tromper : j’avais écrit il y a quelques années sur les recherches de Francine Patterson et de son gorille Koko (le fameux gorille parlant par le langage des signes), influencé par les vidéos (et certainement par le côté mignon des petits chats et ma volonté de croire en cette belle histoire). Sauf que des recherches ont grandement nuancé les affirmations de Patterson (merci à un lecteur de m’avoir fait parvenir les études), l’histoire a été très embellie. Bref, j’ai du revoir ma copie.

Quel rapport avec les théories du complot ?

Nous avons beau être tout à fait sain d’esprit, si nous avons un doute, nous chercherons par nos questions, nos investigations et notre réflexion, à donner sens. Le cerveau n’aime pas l’incertitude : il va chercher à décrire le monde le plus schématiquement possible et faire que rien ne découle du hasard. Chaque événement a une cause prévue, préparée, planifiée. C’est en quelque sorte rassurant de savoir qu’un événement tragique ne doit rien à la fatalité, à la folie, ou à l’extrémisme, mais à une conspiration ourdie par les juifs, les illuminatis, les francs-maçons ou la CIA. En tout cas, c’est rassurant cognitivement.

 

Créer une théorie du complot en 9 étapes (selon Umberto Eco)

• LE HASARD N’EXISTE PAS, TOUT ARRIVE POUR UNE RAISON

• DONNER UNE SIGNIFICATION À CHAQUE ÉVÉNEMENT, FAIT ET DÉCLARATION, ET FAIRE DES LIENS ENTRE EUX.

• DÉSIGNER UN COUPABLE

• DÉVOILER LES OBSCURES ET MACHIAVÉLIQUES INTENTIONS

• PRÉTENDRE QUE LES INSTITUTIONS OU LES AUTORITÉS SONT L’ENNEMI, À LA SOLDE DE L’ADVERSAIRE

• RÉVÉLER L’EXISTENCE D’UN GROUPE D’INITIÉ ŒUVRANT À MANIPULER

• DISCRÉDITER TOUTES LES AUTRES SOURCES EN PRÉTENDANT QU’ELLES SONT À LA BOTTE DE L’ENNEMI

• AVERTIR LA POPULATION DU DANGER DE LA MACHINATION ET LES INVITER À AGIR

• LEUR PROPOSER DE PARTICIPER À LA LUTTE PAR LE DON ET L’ACTION MILITANTE

 

Croyances et médias

Il y a encore 20 ans, les croyances dans les complots ou dans la manipulation scientifique étaient plus rares qu’aujourd’hui. Pourquoi ? Grâce à ce formidable outil d’information (et non de communication) qu’est internet. Aujourd’hui, il est très facile, grâce à un blog, un réseau social, un peu de photomontage et quelques idées douteuses de créer un buzz. C’était auparavant bien plus difficile. Il n’y a qu’à voir que le journalisme d’aujourd’hui utilise twitter comme sondage d’opinion dans leurs articles ! Comment peut-on expliquer une telle explosion de ces théories dans les médias ? Plusieurs facteurs :

La multiplicité des médias et leur omniprésence (nous sommes tous quasiment en possession d’un smartphone qui filme ou qui prend des photos) amène la multiplicité des sources et des points de vue. C’est une bonne chose, sauf quand on se met à élaborer des hypothèses sans vérifier les faits. Souvenez vous lors des attentats de Boston, où une photographie montrait quelqu’un sur le toit d’un immeuble. Très vite, certains se mirent à élaborer des théories plus ou moins fantaisistes avant que l’on démontre que l’homme… y faisait un barbecue avec des amis.

Internet permet de donner du crédit de façon anonyme à certaines idées ou croyances. Il suffit d’un article, d’un forum ou d’un groupe facebook pour se rassembler entre partisans d’une même idée, et de nourrir ensemble ses assertions. Il est aussi très glorifiant (et très humain) de se sentir appartenir à un groupe qui partage en partie ses idées.

Sur les attentats du 11 septembre, les théories ne manquent pas, et les arguments sont nombreux. Ils recouvrent toutes les spécialités (de l’architecture à la balistique, en passant par la sismologie et l’économie boursière…) avec chaque fois des « spécialistes » avançant des arguments. Très difficile d’arriver à les contredire, car même si un argument n’est pas une preuve formelle, l’opinion est plutôt sensible, surtout quand elle doute, à la parole du plus éloquent.

 

Ces théoriciens ont l’impression de faire une lutte contre le système. Une lutte pour la vérité, pour la liberté, pour un « droit au doute ». Ce droit, il le possède déjà, car nous sommes bien au fait de son avis par le média qu’il utilise ! Si on le contredit, ce n’est pas une preuve : c’est que l’on est embrigadé par le système.

Je vous fais grâce des commentaires haineux qu’a reçu Guillaume suite à l’article…

Je prends l’exemple de Guillaume Brossard, un des créateurs de l’excellent site Hoaxbuster, qui a pour objectif de vérifier les fameuses affirmations extraordinaires que l’on retrouve sur internet.

Après un article de Guillaume prouvant les erreurs d’un « journal » indépendant sur ses affirmations, ledit média s’est mis en tête de partir en guerre contre lui en dévoilant de façon très irrespectueuse vie privée et affirmations erronées. On revient à ce besoin de simplification cognitif : un monde blanc et noir, gentils contre méchants, moi contre le reste du monde. Combattre ces allégations, c’est vouloir faire preuve de censure. Bien entendu, les théoriciens appliquent à leur propre détracteurs ce qu’ils leur reprochent : censure et dénigrement.

 

Certains effets peuvent nous amener à adhérer plus facilement à certaines théories, outre les biais cognitifs. Il y a le contexte relationnel que l’on s’est créé : nous avons tendance à nous entourer, par exemple sur les réseaux sociaux, de personnes partageant nos idées et nos valeurs, et d’exclure les autres. C’est un principe tout à fait normal, je le fais moi-même (je n’aime pas m’entourer de gens justement complotistes, négatifs, ou trop politisés). Quelquefois, en cas de théories extraordinaires exprimées par l’un de nos amis, nous avons tendance à lui donner du crédit : nous lui avons fait confiance auparavant, pourquoi changer ? C’est en partie pour cela que je vous invite, comme j’invite mes amis et mes clients, à vérifier ce que j’affirme. C’est aussi pour cela qu’en fin d’article, je mets généralement mes sources.

Autre facteur, celui de l’accès à l’information. Si comme moi, vous utilisez beaucoup google, mais que vous êtes pointilleux, vous pourrez remarquer que sur une requête sur un moteur de recherche, ce qui arrive en première page, ce n’est pas forcément les sources les plus vraies, mais les plus optimisées. Et nous allons rarement au delà de cette première page, pire : nous allons généralement pas plus loin que la 3ème ou 4ème proposition. Sur certains termes, il peut donc arriver que vous ne trouviez pas réellement une information objective à votre question. Certains journalistes se font aussi avoir en invitant des « experts » qui sont justement ceux qui sont le plus visibles, mais pas forcément les plus compétents.

Idée tout à fait personnelle : l’attrait pour les fictions des théories des complots. Livres, séries, films, avouons le, le complot est un terreau fertile pour raconter une bonne histoire, quelque soit le sujet : que le complot soit politique (des films comme JFK, l’affaire Pélican, etc…) ou bien fantastique (X-Files, Stargate, etc…), il est vendeur. Pourquoi la réalité serait bien plus ennuyeuse ? C’est fascinant de penser qu’il existe une vérité cachée, c’est le principe de toute bonne intrigue, et c’est le héros qui fini par révéler le pot au rose.

Gérald Bronner, dans son livre La démocratie des crédules, décrit très bien ces phénomènes.

Débunkage et apathie

Si je parle de ce phénomène, c’est pour deux raisons. La première, purement psychologique, pour nous aider à mieux décrypter l’information et comprendre les faiblesses de notre cerveau. Nous sommes manipulables, oui, quelquefois par les autres, bien souvent par nous-mêmes. Personnellement, quand j’ai commencé à m’intéresser à la psychologie et la communication, j’étais malléable, ne cherchant pas au delà de certaines preuves. Avec le temps et l’expérience, il devient plus aisé d’avoir un doute raisonnable

La deuxième, c’est pour des raisons de communication. Il est très difficile, d’une part, de dialoguer avec des personnes très portées sur ces croyances (il y a bien entendu des exceptions), car nous ne sommes généralement pas préparés à la somme d’arguments invoquées (l’argument ne fait pas office de preuve). Quand un psychologue intervient pour contredire une théorie, il parlera à partir de son expertise, il ne pourra pas parler en des termes médicaux par exemple. De plus, la somme des preuves ne suffit généralement pas à convaincre le théoricien : elles sont falsifiés, il y a manipulation. Nous n’avons pas tous les armes pour contredire cela : pas forcément le temps, la passion, les sources ou les compétences. C’est pour cela que les sites de débunkage (le fait de prouver qu’un fait est mensonger) se montrent très intéressant pour avoir un esprit critique.

D’autre part, parce que cette communication peut représenter un danger. Au début des années 2000, 8% de la population française se montrait anti-vaccins. En 2010, il était 40% ! Aux Etats-Unis, dont l’anti-vaccination est une grande mode, on a constaté le retour des maladies infantiles comme la rougeole. Une maladie qui avait été considérée comme éradiquée par les américains ! Il en va de même sur les théories complotistes qui amène à se méfier de l’étranger, du gouvernement ou de la science. Même si certaines assertions ont des fonds de vérités (scandale du Watergate, du CDC), il en devient inquiétant quand on fini par tout rejeter en bloc.

Il en résulte une forme d’apathie pour les non-crédules ou les experts : pour prouver une théorie, un scientifique publie généralement ses recherches, puis il passe à autre chose. Il ne va pas chercher à convaincre tout les sceptiques, ce n’est pas son travail. Ce qui fait qu’une grande place sur la vulgarisation et l’explication de certains principes, scientifiques ou non, sont laissés à ceux les moins disposés à en parler. Fort heureusement, il existe de nombreuses personnes faisant un excellent travail pédagogique en fonction de leur spécialité et de leur média de prédilection (La tronche en biais sur les biais cognitif, e-penser sur la science physique, le Pharmachien sur la médecine, Passeur de Sciences pour la science en général, Nota Bene pour l’histoire, le site de la-communication-non-verbale.com sur le body language, Dirty Biology sur la biologie, Hoaxbuster sur les hoax…). Les bonnes sources existent, à nous de les trouver et de TOUJOURS vérifier les sources invoquées.

 

Sources :

GRÜTER StéphaneLa théorie du complot, dans Cerveau & Psycho, n°8, décembre-février 2004.

MARCHAND Pascal et DUPUY Pierre-OlivierRumeur, panique et médias, dans Cerveau & Psycho, n°13, janvier-février 2006.

Bert Claudie, Théorie du complot : notre société est-elle devenue parano ?

WAGNER-EGGER Pascal et  BANGERTER Adrian, La vérité est ailleurs : corrélats de l’adhésion aux théories du complot, Revue internationale de psychologie sociale, t. XX, n° 4, 2007.

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