Le problème de l’induction et le non-verbal

Cet article est écrit par un invité, Frédéric Tomas, qui est doctorant en psychologie à l’université de Paris 8, passionné par le non-verbal, l’esprit critique et le libre examen. Il a donc décidé de coupler ces trois centres d’intérêt et de proposer ses réflexions ci-dessous.

 

Le non-verbal prend énormément d’ampleur ces deux dernières décennies si l’on regarde l’agglomérat d’experts auto-proclamés se targuant d’aider le lecteur, le visionneur, le client – qui ne sont d’ailleurs souvent qu’une même personne – à décrypter le “langage non-verbal”, ou “le langage corporel”, dans l’objectif de définir les états émotionnels profonds et refoulés d’autrui, ou simplement d’acquérir des dons de mentaliste professionnel permettant de détecter le mensonge. Si certains ouvrages méritent l’attention du scientifique amateur rigoureux, tels que ceux de Paul Ekman, David Matsumoto, ou Aldert Vrij, de nombreux opuscules de taille variable regorgent d’informations ascientifiques. Pourquoi ? Parce que celles-ci sont issues d’une approche inductiviste problématique. Explications.

Le problème de l’induction

Depuis que les premiers scientifiques sont nés, s’opposent deux camps qui se distinguent par leur méthodologie d’accès à la connaissance. Nous avons d’un côté les empiristes, tels qu’Aristote, Francis Bacon et John Locke, et les rationalistes comme Platon, René Descartes ou Immanuel Kant. Ces deux approches de l’acquisition de la connaissance par l’être humain se distinguent par l’accès à celle-ci : les empiristes construisent leur théorie des idées a posteriori, tandis que les rationalistes conçoivent la connaissance a priori. Une méthode inductive basée sur la perception, contre une approche de la connaissance déductive par la raison. Et, au centre, une guerre idéologique incroyable qui dure depuis des milliers d’années.

epistemologie non-verbal

Qui a dit qu’on s’ennuyait en sciences?

Très brièvement, distinguons empiristes et rationalistes. Les empiristes supposent que la perception est la seule manière que nous avons d’accéder au réel. La réalité elle-même est inaccessible, métaphysique, d’une certaine manière. Nos sens sont la porte ouverte à la compréhension du monde, qui s’imprimerait sur l’esprit comme une photographie sur une carte mémoire qui se remplirait progressivement. C’est l’idée de la tabula rasa : l’apprentissage consiste en l’impression des connaissance sur le support initialement neutre qu’est l’esprit. De l’autre côté, les rationalistes cherchent à s’éloigner de l’empirisme, et à mettre en exergue les méthodes de réflexion et de conception de théories en amont. Il s’agit donc de formuler une hypothèse à partir d’un doute, pour ensuite se concentrer sur son expérimentation. Ils ont donc une méthode totalement contraire à celle de l’empirisme : leur fondement a priori, basé sur la raison, s’oppose l’absorption par l’expérience, a posteriori, de l’empirisme. Comment trancher sur la méthode la plus efficace dans le domaine de la science, du coup?

 

Karl Popper sera probablement l’esprit le plus influent du 20ème siècle concernant l’épistémologie et la réflexion sur l’origine des connaissances. Dans son ouvrage La logique de la découverte scientifique, Karl Popper tire à balles réelles sur la méthode inductive, en définissant qu’une théorie scientifique a une gamme d’applications infinies, et que la démonstration par l’expérience, de par son caractère fini, ne permettra jamais de démontrer quoique ce soit. C’est dans une approche évolutionniste qui lui est chère qu’il développe les principes de réfutabilité et de falsifiabilité [1]. Une théorie qui se veut scientifique dans sa méthode doit pouvoir être falsifiée, et potentiellement réfutée. En d’autres mots, il convient de pouvoir imaginer un contre-exemple concret, réel, qui viendrait potentiellement, suite à un test, invalider une théorie. Sommairement, si l’on souhaitait falsifier la théorie de la gravité, il faudrait imaginer qu’un objet lâché d’une certaine hauteur ne se soumet pas à l’attraction terrestre. L’approche falsificatrice écarte donc toute préoccupation métaphysique de la science : falsifier des énoncés tels que « Dieu existe » ou « 1 et 1 font deux » semble en effet fort complexe.

 

Les théories, d’après Popper, ne peuvent donc pas être confirmées. Cependant, elles peuvent être corroborées : une théorie sera d’autant plus importante et puissante qu’elle aura été soumise à des tests corroborant ses hypothèses. Imre Lakatos, philosophe des sciences et épistémologue hongrois, nuancera l’approche poppérienne, en décrivant un principe de falsifiabilité multiple : une théorie n’est réfutée que si elle se confronte à un ensemble de falsifications la concernant. En se basant sur les travaux de Pierre Duhem, scientifique français du 19ème siècle, Lakatos posera un ensemble de questions extrêmement pertinentes : faut-il supprimer l’hypothèse toute entière, ou la déconstruire afin de l’altérer dans une de ses composantes? Suspense. Mais cessons de digresser.

 

L’approche scientifique généralement acceptée aujourd’hui se base sur les écrits de Popper afin de démontrer le caractère scientifique d’une discipline. Pour cela, elle en vérifie les énoncés, leur caractère falsifiable, et les soumet aux tests les plus adaptés afin d’établir leur validité scientifique. Dans une position moins radicale que celle de Popper concernant l’origine de la connaissance, il convient d’appliquer ce genre de raisonnement tant à des réflexions empirico-inductives qu’à des réflexions hypothético-déductives. La méthode inductiviste, en tant qu’outil, n’est pas donc pas à blâmer entièrement : elle est certainement une source de connaissance intéressante. C’est là-dessus qu’est basée la théorie des forces newtonienne, qui a fait son petit bonhomme de chemin jusqu’à ce qu’Einstein la démonte. Mais sans la première, la seconde n’aurait probablement jamais existé.

newton einstein theorie

Épistémologie du non-verbal en librairie

En gardant tout ceci en tête, revenons à notre sujet principal, celui du non-verbal généralement accepté dans les rayons des grandes librairies, et confrontons-le aux éléments épistémologiques que nous venons de développer. Il y a des très fortes chances que les résultats ne plaident pas la faveur des pseudo-vulgarisateurs du domaine. En effet, il y a chez ceux-ci une méthode globalement inductive, issue d’éléments lambda que les auteurs ont constatés. L’aspect pseudo-scientifique réside dans plusieurs paramètres de la discipline, allant du nom aux apparences savantes (Synergologie, Analyse Morpho-Gestuelle, Programmation Neuro-Linguistique, Programmation Neuro-Gestuelle, et je ne parle là que du non-verbal), à l’usage d’une terminologie particulière, un novlangue orwellien que la science découvre en même temps que le lecteur profane (« Assattes », « Verrou oculaire », « Système VAKO », etc.), en passant par un outil de classification dont se vantent certains, afin de démontrer un esprit de synthèse apparemment scientifique.

 

Tout ceci n’est que fumisterie pour environ 90% des ouvrages disponibles. Il suffit de voir combien d’ouvrages proposent une bibliographie pertinente. Mieux, il s’agit, avant de se procurer l’ouvrage en question, de déterminer si la science corrobore les faits énoncés, et si ces affirmations ont fait l’épreuve des tests mis en place par les chercheurs. Ils sont si peu. Et ceux-ci ne sont probablement pas étiquetés “best-seller”. Les auteurs qui daignent se piquer à la carapace de la science sont rares, dans le domaine populaire.

science neil degrasse tyson

Image (de la science) non-contractuelle.

Alors, certes, c’est caricaturé, je le concède très volontiers. C’est aussi casser du sucre sur le dos de personnes qui ne cherchent, dans le meilleur des mondes, qu’à transmettre un savoir qui « fonctionne pour eux ». Cependant, il y a ces implications importantes, éthiques, auxquelles chacun devrait réfléchir avant de prendre ces informations pour argent comptant. Imaginez un juge lisant ces ouvrages et, dans un moment d’égarement critique, qu’il applique des affirmations infondées en cour lorsqu’il statue, consciemment ou non, de la crédibilité d’un témoin, d’une victime ou d’un accusé. Considérez le responsable recrutement des ressources humaines qui vous analyse, lors de votre prochain entretien, et vous juge selon des méthodes totalement infondées. Envisagez encore le jeune homme en perte de confiance, qui, en se basant sur ces ouvrages, prend un non pour un oui, et interprète des signes inexistants de manière fallacieuse Ces situations sont cruciales, et c’est à cet escient que la science existe : il s’agit d’un repère qui, dans le doute, permet de trancher, et de déterminer si ce qui nous fait face peut nous être utile.

 

Loin de moi cependant l’idée de poser la science en dogme béant obligatoire à l’humanité. Pour garder l’aspect davantage humain, voire humaniste, de Lakatos, je préfère me dire que la science, si elle réfute, ne rejette pas pour autant, et continue à chercher, à sonder, à altérer, à observer afin de découvrir ou de se rapprocher d’une potentielle vérité. Je considère personnellement les domaines scientifiques comme une bonne amie, conjointe du libre examen auquel j’ai été formé pendant mon parcours universitaire. Cette optique implique, comme l’a si bien dit André Nayer en ce début d’année académique, lors d’une conférence à l’Université Libre de Bruxelles, de jouir de la liberté de se demander « pourquoi ? ». Profitez-en, c’est gratuit, et ça fait beaucoup de bien.

 

[1] Qui diffèrent, par leur caractère abstrait, de la réfutation et de la falsification. Cependant, Popper tend, en fonction des écrits, à confondre les deux. Il semblerait qu’à la fin de sa carrière, il se soit davantage rapproché du pendant concret de ces affirmations.

Frédéric Tomas est linguiste, doctorant en psychologie à l’Université de Paris 8 en psychologie sociale et cognitive. Il se spécialise dans la détection du mensonge d’un point de vue linguistique et sur l’influence de la charge cognitive sur sa production. Il est également spécialisé en comportement non-verbal, formé à la détection des micro-expressions, et est passionné d’épistémologie de la science.
1 réponse
  1. Jules Le Franc
    Jules Le Franc dit :

    Les empiristes ne croient pas que notre seul accès à la réalité est « la perception » comme cela est indiqué dans l’article mais que « l’expérience sensible » est notre seule manière de connaître objectivement quelque chose de la réalité, ce qui n’est pas tout à fait la même chose car la perception concerne uniquement le sens de la vue et non tous les sens.

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