Harcèlement scolaire : le suicide pour être entendu

A l’origine était prévu un article sur la communication par internet, quand en pleine phase de recherche, je tombe sur un article : Marion Fraisse, 13 ans, s’est suicidé suite aux harcèlements de ses camarades. Un sujet qui m’a particulièrement ému, pour avoir connu le harcèlement scolaire durant mon adolescence, mais aussi par l’expression sur les réseaux sociaux de nombreuses personnes ayant connu eux aussi cette violence. Et comme beaucoup de sujet propre à la communication, c’est un thème passé sous silence, car jugé exceptionnel. J’aimerai donc revenir, par l’intermédiaire de cet article, sur cette forme de harcèlement, et essayer de comprendre les tenants et les aboutissants. Et rendre hommage à cette jeune fille bien trop jeune pour mourir.

 

Etat des lieux du harcèlement scolaire

Selon Boris Cyrulnik, « 40% des enfants pensent à la mort à l’école, tellement ils sont anxieux et malheureux.« . Ces chiffres, il les a obtenu après qu’une enquête lui ait été confié par la secrétaire d’Etat à la jeunesse suite à plusieurs suicides d’enfants. Le suicide, même s’il reste une finalité rare, n’exclue pas pour autant la présence de plus en plus répandue d’enfants en souffrance. Souvent, l’incompréhension et l’impuissance des proches sont d’un maigre réconfort quand elles cherchent à soulager l’enfant, mais d’un bien pire effet quand elles ostracisent encore plus.

Car c’est bien de rejet qu’il est question. Le compte rendu donné sur l’article de la petite Marion est un exemple flagrant d’une jeune fille rejeté par un groupe.

Quatre grandes conséquences du harcèlement scolaire :

 

• Absentéisme, décrochage scolaire, voire déscolarisation

• Anxiété, dépression, changement d’humeur

• Somatisation (douleurs aux ventres, maladie imaginaire ou non)

• Passage à l’acte suicidaire

 

Je ne reviendrai pas sur le suicide en général, car il faut bien entendu différencier le suicide des enfants du suicides des adolescents. Si l’on se réfère aux chiffres bruts suite à une étude psychologique, les tentatives de suicides sont plus d’une fois sur deux (55,8%) la conséquence, selon les enfants, de mauvaises relations parentales. La tentative de suicide à cause de l’école (harcèlement et pression scolaire) atteint tout de même une tentative sur cinq (19,8%).  Je me concentrerais surtout sur le harcèlement scolaire, sur ce qui fait que l’on se moque et que l’on est moqué, pourquoi cela est si courant, l’impuissance de la société et les solutions possibles.

 

La psychologie de groupe

Dans ces cas de harcèlements, il est souvent mis en évidence la présence d’un groupe de plusieurs personnes, ici des « camarades », faisant office de bourreaux. Nous sommes des êtres sociaux, et nous cherchons à nous rapprocher de ceux qui nous ressemblent. Un membre du groupe sera à la fois un élément de différenciation (il est unique), mais aussi un centre de similitude (il est intégré au groupe). Une expérience de Jean-Pierre Codol montre que chaque personne se sent différent de l’autre, mais aussi que ces mêmes personnes sentent que l’autre leur ressemble bien plus. En résumé : « Je ne ressemble pas à l’autre, c’est l’autre qui me ressemble ».

Le groupe d’appartenance, ici un groupe d’adolescents, repose sur des standards implicites, auxquels chaque membre du groupe répond et partage. Par exemple, « les intellos sont ringards et ennuyeux ». Selon la norme de ce groupe, il est évident qu’être un intellectuel est une forme d’anti-conformisme. Appartenir à ce groupe, c’est se conformer à la masse, c’est sentir que les autres nous ressemblent, mais que nous ne leur ressemblons guère. C’est souvent d’ailleurs l’excuse employée par ceux justifiant leur appartenance à des groupes polémiques : « Je ne suis pas comme eux malgré tout ».

Dans un monde d’adolescent, l’enfant exclu du groupe cherchera soit à être accepté dans le groupe, et à adopter un comportement conformiste selon les valeurs de ce groupe, ou bien à échapper aux harcèlements, que ce soit par un changement de comportement, la fuite, ou bien le suicide. Je pourrais parler de la normalisation, de la soumission et du conformisme plus en avant, mais cela sera sûrement le sujet d’un prochain article.

Peut-on blâmer les adolescents harceleurs indépendamment ? Question difficile quand on connait le principe du groupe, où l’individualisme est mis de coté, surtout à un âge pont entre l’enfance et l’adolescence. Pourtant, ce comportement d’ostracisme reste quelque chose que l’on retrouve aussi bien chez l’enfant, l’adolescent, et l’adulte. Bref, un réflexe humain.

 

Pourquoi sommes-nous médisants ?

Les psychologues Jeffrey Parker et Stéphanie Teasley, de l’Université du Michigan, ont montré que des enfants de 9 à 12 ans faisaient en moyenne 18 fois par heures des commérages, et étaient médisant trois fois plus souvent sur les camarades du même sexe.

Selon Paul Bloom, de l’Université de Yale, avoir un tel comportement serait issu d’un réflexe évolutif : cette attitude permettrait de repérer un rival et de partager l’information avec ses alliés. Le groupe, en plus du conformisme, envisage alors qu’il doit se défendre contre un ennemi. Médire renforce l’identité du groupe et le sentiment d’appartenance.  Selon les chercheurs, la médisance dans la violence, aussi bien morale que physique, reste à dominance féminine. Les hommes, moins expansifs émotionnellement, se feront plus discret et surtout régleront cela par la violence physique. Mais dans les deux cas, il a été montré que violence physique ou non, ce sont les mêmes processus mentaux qui entraient en jeu.

En plus du groupe, il faut aussi resituer le contexte qui est un facteur qui peut nous amener à être médisant : dans un contexte d’entreprise où l’on recherche la compétitivité entres collaborateurs, où la collaboration n’est pas encouragée, il n’est pas étonnant de voir l’ostracisme. Comme le racontait Albert Jacquard, la compétition entre étudiants en médecine pour un métier dont le but est de sauver des vies est un non-sens flagrant.

 

Que faire contre le harcèlement scolaire ?

Quand on regarde la (ou l’absence de) réaction du ministère de l’éducation nationale, on se pose en effet certaines questions : qui est fautif ? Les enfants bourreaux ? Les professeurs ? La direction de l’école ? Le ministère ?

Mon avis, qui n’engage bien évidemment que moi, c’est qu’il faut éviter bien évidemment une chasse aux sorcières en pointant du doigt un responsable. Par contre, il ne faut pas négliger le harcèlement, ni la passivité des spectateurs.  Se moquer, médire, est devenu une norme chez beaucoup de jeunes gens, se respecter ne veut plus rien dire. Je suis intimement convaincu qu’il est primordial d’instaurer des cours de communication à l’école. Nous n’apprenons pas à dire ce que nous ressentons, et nous n’apprenons pas à écouter, cela reste à la charge des parents. Or, ce n’est pas qu’un système de valeurs, comme la politesse, qui est inculqué, mais bien une connaissance, il est donc important d’y apporter un enseignement. Dans mes interventions en milieu scolaire, et même quelquefois en entreprise, nous autres professionnels de la communication entendons souvent « ce sont des choses évidentes, mais on ne nous en a jamais parlé ».

Un autre point serait de laisser l’opportunité au professeur d’être un pont vers le savoir, et pas qu’un transmetteur. Je ne catégoriserais pas ce métier que j’admire beaucoup, mais qui est très difficile. Beaucoup de professeurs l’avouent à demi-mots : si la tranquillité d’une classe passe le harcèlement d’un élève plutôt qu’un professeur, c’est un mal pour un bien. Mais cela va à l’encontre de l’éthique enseignante. Cela reste certes difficile dans certains établissements de se faire respecter et d’être réellement dans un échange avec ses élèves. Dans le cas de la petite Marion, il ne faut pas mettre la tête dans le sable en se disant que c’est un cas exceptionnel : non, le harcèlement scolaire est un gros danger, et tous les acteurs, élèves, enseignants, parents, directeurs d’établissement ont une part de responsabilité.

L’un des arguments utilisé pour rassurer des enfants qui se confient aux adultes sur les harcèlements qu’ils subissent est celui du « ça finira par passer » ou « tu as bientôt fini le collège/lycée », bref, minimiser ce qui est ressenti. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’adolescent est dans une phase de construction de son identité, qui déterminera en grande partie son début de vie d’adulte, qui je le rappelle peut se résumer aux études plus ou moins difficiles, ou aux entretiens et concours important où la motivation, la confiance en soi et l’aisance sociale est un atout majeur. Les harcèlements détruisent cette construction fragile, et il faut souvent des années pour s’en remettre (pour les besoin de cet article, j’ai discuté avec plusieurs amis, qui m’ont confié qu’encore 20 ans plus tard, ils n’avaient pas tourné la page).

 

Guérir du harcèlement scolaire

Ce n’est pas une chose aisée, comme je le disais précédemment : il faut déjà réussir à dépasser cela. Se dire que c’est une expérience qui permet de grandir est un argument à utiliser des années après le harcèlement, pas pendant. L’important reste et restera la communication : communication entre les parents et l’enfant, entre l’enfant et le professeur et entre les parents. Avec le cas de la petite Marion, nous avons un parfait exemple de la rupture de ce triptyque. Le professeur ne communique pas avec l’élève, et refuse de communiquer avec les parents : comment une adolescente peut-elle se sentir soutenue face à une telle pression sociale ? La communication est un échange, qui passe par une formulation active, une intention, et une écoute.

Toutes mes pensées vont à Marion et à sa famille, et à toutes celles et ceux qui sont victimes de ce harcèlement. Vous n’êtes pas seul(e)s, beaucoup sont là pour vous aider. Ne désespérez pas.

 

Sources :

Gelitz Christiane, Le rôle social des ragots, Cerveau & Psycho, n°53, septembre-octobre 2012

Delamare C., Martin C., Blanchon Y.-C, Tentatives de suicide chez l’enfant de moins de 13 ans, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence n°55, 2007

Suite à une licence en sciences humaines, je me suis intéressé à la communication non-verbale. C’est à la suite de quelques erreurs de parcours que j’ai pu voir à quel point la communication était peu vulgarisée et qu’il était facile de faire la promotion de pseudosciences dans les médias. Plutôt autodidacte, j’aime écrire, faire des vidéos et des conférences.
Mon profil Google+
0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *