La double contrainte, ou le choix de communication impossible

La double contraine, appelée aussi double bind, est une théorie apparue en 1956 suite aux recherches de l’anthropologue, psychologue et épistémologue Gregory Bateson. Fort d’être à l’origine de l’école de Palo Alto, il a fortement influencé la psychologie, la cybernétique et la communication.

Il a mis en exergue un paradoxe dans cette dernière, à savoir produire deux contraintes qui s’opposent, proposer un choix qui n’en est pas un : que je choisisse la solution A ou la solution B, je serai perdant de toute manière.

La double contrainte , l’observation de Bateson

Bateson a défini son modèle de double contrainte à partir de l’observation de la communication entre balinais, principe qu’il a pu ensuite observer dans beaucoup de sphères sociales, et qui vous seront bien familière quand je vous aurais donné quelques exemples.

Quelle est la double contrainte telle que l’a observé Bateson ? Le meilleur exemple est cette mère balinaise (cf photo ci-contre), qui stimule son enfant à venir dans ses bras. L’enfant répond émotionnellement, et c’est à partir de là que la mère coupe son affection. Comment l’enfant l’interprète-t-il ?

double contrainte exemple

Bateson a pu observer le double bind chez une mère balinaise : elle appelle son enfant, et quand celui-ci répond émotionnellement, elle devient insensible. Quoiqu’il arrive, l’enfant peut interpréter la réaction de sa mère comme une punition à son attitude

• Mon attitude est responsable de la sienne. Si je réponds émotionnellement (à savoir aller dans ses bras), c’est la cause de sa fermeture. Je suis puni.

• Si je ne fais rien, je serais encore fautif, ma mère pensera que je ne l’aime pas, et je serais puni.

Dans les deux cas, l’enfant est perdant, il est dans un paradoxe.

La double contrainte, ce choix impossible

Le principe de liberté ne repose pas sur une dualité : je choisis la droite ou la gauche, le bien ou le mal, le blanc ou le noir. La vraie liberté de choix se détermine à partir de 3 possibilités. Or ici, la double contrainte exprime non seulement un choix entre deux possibilité, mais aussi deux possibilités qui impliquent un paradoxe : Si je choisi A, je n’aurais pas ce que je veux/désire/ai besoin. Si je choisi B, je n’aurais pas non plus ce que je veux/désire/ai besoin. Je suis coincé, mais je dois choisir, le dilemme est insoluble.

Paul Watzlawick a étudié lui aussi ce phénomène en comparant les interjections verbales qui vont à l’encontre de ce que véhicule notre corps.

Malheureusement, nous pouvons observer très souvent le principe de double contrainte aussi bien dans le milieu personnel que professionnel. Il est observable aussi bien de manière verbale, que de manière non-verbale. Voici quelques exemples :

  • Verbal

    « Sois spontané ! » (le simple fait de demander la spontanéité empêche son apparition)

    « Sois grand, mon petit »

    « Si tu m’aimais, tu ferais ceci » (ceci étant une action que vous n’aimez pas)

    « Reste près de moi » pour dire quelques minutes plus tard « Tu es toujours dans mes jambes ! »

    double contrainte astérix

    Une double contrainte célèbre : Astérix en Corse

  • Verbal/Non-verbal

    « Viens dans mes bras ! » dit une mère à son enfant, en gardant les bras croisés

    « Je vais me fâcher ! » dit une mère avec le sourire

    « Tout va bien », dit une personne visiblement très énervée.

  • Non-verbal

    Le chien montre les dents tout en remuant la queue (est-il agressif ou réjoui ?)

Les risques de la double contrainte :

Bateson a émis l’hypothèse que la schizophrénie pouvait résulter d’une éducation où le père a une faible présence, voir aucune et où la mère est hostile à l’enfant, voir effrayée par lui. L’enfant, soumis continuellement ou sporadiquement à une double contrainte (« Je vais vers ma mère, elle me rejette. Je ne vais pas vers elle, elle me le reproche et me rejette aussi »), perdrait un certain nombre de repères nécessaires à sa construction psychologique et sociale. Cette hypothèse a été depuis réfutée par les sciences cognitives.

Une double contrainte à risque aussi dans le milieu professionnel : l’employé ou le responsable devant faire face à un choix difficile peut se trouver en face d’un stress intense, voir d’un burn out. Dépression et baisse de l’estime de soi sont les symptômes que l’on perd le contrôle : « Quoique je fasse/choisisse, c’est un échec ».

Enfin le mutisme est l’une des dernières résultantes de la double contrainte : si aucun de mes choix n’est le bon, je me retire tout simplement de la communication, et j’essaie de ne rien exprimer.

C’est pour cela que je suis contre le comportementalisme, contre le fait d’adopter une attitude quand on pense son inverse. Le corps influence l’esprit et vice-versa, si mon corps exprime le contraire de ce que je dis, je suis en contradiction. Une contradiction qui peut se répercuter psychologiquement.

Se prémunir de la double contrainte :

Difficile pour un enfant d’échapper à la double contrainte des parents (nous avons tous l’image d’enfants de divorcés, tiraillés par la question implicite « Tu préfères ton papa ou ta maman ? », question quelquefois même posée par des avocats, des juges, des éducateurs…), c’est l’enseignement et la sensibilisation qui peut ici faire toute la différence.

En tant qu’adulte, se prémunir d’une double contrainte n’est pas si difficile : il existe plusieurs solutions.

L’une d’elles, parmi les plus efficaces, est la méta-communication : il s’agit de parler non pas du fond, mais de la forme :

« Ce que tu me proposes est une double contrainte : si je fais cela, je ressens X, et si je fais cela, je ressens Y »

La méta-communication permet de mettre à plat la relation, par le jeu de la reformulation ou du débat sur quel vrai message a voulu être passé. Parler de son ressenti au lieu d’accuser, ce qui est en partie l’une des méthodes de discussion assertive.

Suite à une licence en sciences humaines, je me suis intéressé à la communication non-verbale. C’est à la suite de quelques erreurs de parcours que j’ai pu voir à quel point la communication était peu vulgarisée et qu’il était facile de faire la promotion de pseudosciences dans les médias. Plutôt autodidacte, j’aime écrire, faire des vidéos et des conférences.
Mon profil Google+
2 réponses
  1. Serge
    Serge dit :

    Bonjour Xavier
    J’entends parler pour la première fois de double contrainte en communication, mais je l’ai vécu plusieurs fois. J’aime la solution que tu propose, qui est celle de démasquer cette situation, de mettre la relation à plat comme tu dit. Mais que faire lorsqu’il s’agit d’enfants qui sont victimes de cette situation par leurs parents ou autre autorité ? Existe-t-il un moyen qu’ils peuvent appliqués pour sortir de cette double contrainte ?

    Serge
    http://puissantscontacts.com/

    Répondre
    • Xavier Ristat
      Xavier Ristat dit :

      Tout dépend de ta relation avec le parent. Généralement, ce dernier n’aime pas qu’on lui donne des leçons d’éducation !
      J’ai pu avoir de très bon retours comme de très mauvais… C’est à partir du non-verbal que l’on va sentir l’ouverture ou la fermeture de la personne sur notre avis et nos suggestions. L’important est de les voir, et de quelquefois souligner subtilement le paradoxe !

      Répondre

Trackbacks (rétroliens) & Pingbacks

    Répondre

    Se joindre à la discussion ?
    Vous êtes libre de contribuer !

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *