Deux mythes sur le cerveau qui ont la vie dure

« C’est à cause de ton cerveau reptilien », « toi, pour être aussi émotif, tu es sûrement un cerveau droit ». Pour certains, ces phrases n’évoqueront rien, mais pour ceux s’intéressant un minimum aux neurosciences, ou au fait de certaines pratiques dans le développement personnel ou le management, ces phrases ont un goût de déjà vu.

J’aimerais revenir sur deux mythes liés au cerveau, que l’on emploie encore aujourd’hui avec aplomb dans de nombreux formations ou écrits (étonnamment pas du fait de neuroscientifiques), à savoir la théorie du cerveau triunique de Paul MacLean, et la théorie du cerveau droit/cerveau gauche. Il existe bien entendu d’autres croyances (comme la fameuse affirmation sur le fait que nous n’utilisons que 10% de notre cerveau), mais j’ai voulu traiter les mythes les plus populaires dans ma profession,  qui sont bizzarement peu critiqués vu les connaissances scientifiques actuelles.

 

La théorie du cerveau triunique de Paul MacLean

Petit retour historique : à partir des années 50, Paul MacLean, un neurobiologiste américain, commence à faire connaître une théorie dont les fondements sont les recherches menées par le neuroanatomiste James Papez. Le modèle de ce dernier, appelé circuit de Papez, décrit l’ensemble des structures du cerveau impliquées dans le processus émotionnel : l’hippocampe, les corps mamillaires, le thalamus et le cortex cingulaire.
MacLean va donc se servir de cette théorie pour créer son modèle phylogénétique. On entend par « phylogénie » l’étude des liens de parenté entre les êtres vivants. Et c’est ce que va faire MacLean avec sa théorie : à partir de la construction et de l’évolution du cerveau des êtres vivants, il va créer le lien entre reptiles, mammifères et primates d’un point de vue cérébral.
Que dit brièvement sa théorie ? Le cerveau humain serait en fait composé de trois cerveaux, qui correspondent aux trois phases du développement de l’espèce.

 

Un cerveau « reptilien », comprenant la moelle épinière, le tronc cérébral et les ganglions de la base impliqués dans les plans moteurs basiques. Sa fonction serait « basique » : réponses comportementales de survie, respiration, gestion de la température, etc. Le nom « reptilien » vient du fait que ce sont les comportements basiques des poissons et des reptiles.

Un cerveau limbique, qui vient se greffer sur le reptilien et qui est vu comme le siège des émotions.

Un « neocortex », propre à l’homme et aux primates, et qui permet d’élaborer les activités cognitives les plus compliquées. Anatomiquement parlant, ce neocortex se situe sur la partie externe du cerveau.

 

Le cerveau serait donc comme un « oignon », dont les couches les plus externes sont les plus récentes et les plus évoluées.

Cette théorie, facile à comprendre, a connu une grande popularité dans les années 70 avec l’avènement des séminaires de formation. Elle répondait à beaucoup de questions sur la dualité de l’être humain : émotion versus raison (dualité dont on va reparler dans la deuxième partie sur l’hémisphéralité). Même dans le milieu scientifique, elle connu un grand succès, et encore aujourd’hui, nombreux sont ceux qui utilisent encore ce schéma. Pourtant, selon certains neuroscientifiques, cette théorie serait fausse, et ceci en plusieurs points.

 

Tout d’abord, on ne peut résumer le cerveau des reptiles au simple concept du cerveau reptilien : on sait que certains crocodiles montrent des attitudes maternelles (que l’on accorde au système limbique), que les reptiles possèdent un cortex (appelé pallium), et que certains oiseaux sont capables d’effectuer des activités nécessitant des capacités cognitives élaborées. On est bien loin des simples réactions de survie.

Anatomiquement, la vision de MacLean se trouve maintenant erronée : le système limbique que l’on pensait exclusivement réservé aux émotions implique le tronc cérébral, mais aussi les zones cérébrales correspondant aux activités cognitives élaborées. Le cerveau n’est donc pas formé de 3 cerveaux « imbriqués » : il n’y a qu’un seul cerveau dont les différentes zones sont en perpétuelle interaction. Et les reptiles ne sont pas nos ancêtres cérébraux…

 

La tendance actuelle en neurobiologie est d’envisager le cerveau non pas comme étant une évolution ayant connu ces 3 étapes (reptilien, limbique, neocortex), mais comme un organe ayant connu un développement relatif de certaines de ses structures en fonction de son espèce. Autrement dit, nous développons, en fonction de notre espèce, certaines parties de notre cerveau, ainsi que les structures cognitives qui lui sont associées.

 

La théorie du cerveau droit/cerveau gauche

Le point de départ de cette théorie est ancré sur une réalité bien connue en neurologie : d’un point de vue moteur, chaque hémisphère « contrôle » la partie opposée du corps : le cortex moteur droit s’occupe de la partie gauche du corps, et inversement pour le cortex gauche.
Les découvertes en neurosciences ont d’ailleurs montré que chaque hémisphère montrait une spécialisation : le cerveau droit serait plus apte à traiter l’émotion, le cerveau gauche le langage. Il ne fallut pas longtemps pour que ces conclusions soient très vite privées de toute nuance : le cerveau droit serait émotionnel, le cerveau gauche rationnel. Cette théorie est issue des travaux de Geschwind, Levitsky et Galaburda, trois neurologues des années 70.
Pire même : selon une théorie, une préférence hémisphérique pourrait être significatif d’une personnalité. Tout comme l’on est droitier ou gaucher, on serait soit cerveau droit, à savoir un être émotionnel, créatif, sensible, ou bien un cerveau gauche, à savoir un être rationnel, pragmatique, ordonné.

Ce principe eut un succès retentissant dans le milieu du bien-être, du coaching, de la formation. D’une part, par son contexte : les années 70 était, aux Etats-Unis, le siège d’une lutte sociale. Hippies contre gouvernement, Orient contre Occident, Yin contre Yang. Elle répondait à une dualité que la psychanalyse prophétisait depuis longtemps sur deux personnalités cohabitant dans un même corps.

 

Ce résumé a eu tellement de succès que certains scientifiques (non neurologues) le réutilisèrent pour expliquer certains comportements ! D’ailleurs, les recherches sur la latéralité du cerveau peuvent amener à penser, quand on ne lit pas les nuances des protocoles et des conclusions, qu’il y a consensus scientifique sur ce principe. Or, ce n’est pas le cas.

 

Tout d’abord, confirmons une chose : oui, la zone du langage se situe bien au niveau du cerveau gauche, et le cerveau droit est plus apte à comprendre les émotions. Mais chaque hémisphère ne saurait se résumer à cela. Plutôt que de voir deux hémisphères totalement indépendants et avec une fonction propre, il faut plus les voir comme deux pièces d’un puzzle interagissant sans cesse.

 

Les chercheurs sur la question de la latéralité ont défini 3 principes généraux : l’ubiquité, la distinction subtile et la complémentarité.

 

  • L’UBIQUITÉ

    Les différences cérébrales se manifestent dans plusieurs domaines du traitement de l’information, et pas forcément toujours dans les mêmes domaines

  • LA DISTINCTION SUBTILE

    Aucun hémisphère n’est incapable de traiter l’information qu’un autre hémisphère serait « spécialisé » à traiter. En d’autres termes, si un hémisphère est doué pour traiter une information, cela ne signifie pas que l’autre hémisphère ne sera pas capable de le faire aussi : le cerveau utilise juste la fonction la plus optimale à son fonctionnement. Seule exception à cette règle : la zone du langage qui est spécifique à la partie gauche (quoique avec la plasticité cérébrale, on arrive à observer des choses intéressante, j’en parle plus bas avec l’hémisphérectomie)

  • LA COMPLÉMENTARITÉ

    Comme je l’ai spécifié plus haut, chaque hémisphère est comme une pièce d’un puzzle : quand il y a traitement d’une information, ce sont les deux hémisphères qui interagissent.

 

Des expériences menées avec des personnes « split-brains » (c’est à dire dont les hémisphères ont été déconnectés chirurgicalement) ont montré que même si l’information est mieux traitée par l’hémisphère « spécialisé », l’autre hémisphère est aussi capable de traiter l’information.

 

corps calleux

Le corps calleux est visible ici en rouge

Petit aparté sur les expériences sur des personnes « split-brains » : à la base, ce sont des personnes (comme certains épileptiques) qui ont subi une lésion cérébrale volontaire, à savoir une opération chirurgicale censée sectionner le corps calleux et donc la « communication » entre les deux hémisphères (certaines épilepsies caractérisées par des crises dites « généralisées » font intervenir les deux hémisphères cérébraux). D’autres « split-brains » peuvent l’être suite à des lésions du corps calleux, un AVC ou bien une tumeur.
Quand on présente à ces personne une image dans le champs visuel gauche (par exemple une poule) et dans le champ visuel droit une autre image (par exemple une maison), on observe une chose étonnante : si on leur demande de montrer ce qu’ils ont vu avec leur main droite, ils vont désigner la poule et si on leur demande de montrer ce qu’ils ont vu avec leur main gauche, ils désigneront la maison !

 

Certaines personnes souffrant de lésions au cerveau droit peuvent, à leur tour, souffrir de certains troubles, comme l’incapacité de discerner les émotions chez leur interlocuteur. Mais est ce que cela fait du cerveau droit un cerveau émotionnel ? Pas forcément.

 

Antonio Damasio a longuement étudié ces questions cérébrales, notamment en étudiant le cas de Phineas Gage, cet employé des chemins de fer ayant subi un accident grave. En effet, une barre de métal lui avait traversé le cerveau ! Gage survécut, mais non sans mal : là où il avait auparavant une personnalité jugée sérieuse, attentionnée et sociable, il devint instable et asociable (ce qui lui fera perdre ce travail, ainsi que bien d’autres. NB : cette histoire est à historiquement à caution, il n’y a pas assez de données historiques pour attester de certains événements de la vie de Gage. Pour avoir des détails sur l’histoire de sa vie, je vous renvoie vers cet article)

Phineas Gage fut, d’une certaine manière et de façon involontaire, le point tournant des neurosciences : on apprend énormément sur le fonctionnement du cerveau par l’étude de ses lésions (ou plus actuellement par l’image à résonance magnétique, l’IRM). D’ailleurs, l’un des principes de base en neurologie est de considérer avec prudence l’observation des conséquences d’une lésion. Si une lésion provoque un souci de langage, cela ne signifie pas que cette partie du cerveau est le siège du langage, mais un passage du traitement de l’information.

 

D’ailleurs, il existe une opération appelée « hémisphérectomie », qui consiste à enlever un hémisphère cérébral d’un patient souffrant de troubles comme l’épilepsie. Après une longue rééducation, il est possible de récupérer une majeure partie de ses fonctions cognitives. Donc chaque hémisphère serait-il si spécialisé pour ce qui relève des questions cognitives ou émotionnelles ?

 

Les neurologues s’accordent sur un point : le cerveau est asymétrique, mais il n’est pas latéralisé. Il y a en effet des différences entres les hémisphères, je ne les ai pas toutes énumérées. Certaines fonctions mentales sont localisées dans un seul hémisphère. Mais on est bien loin de la définition que certaines disciplines aimeraient nous inculquer sur la prédominance d’un hémisphère sur la personnalité ou bien même sur une interaction. D’ailleurs, une étude d’une équipe de l’université de l’Utah a montré en étudiant l’IRM du cerveau de plus de 1000 personnes que l’hémisphère droit est tout autant activé que le cerveau gauche. Dans les actions de la vie quotidienne, les deux hémisphères agissent de concert, en parfaite collaboration.

 

Je rajouterai que les neurosciences ne sont pas forcément matières aisées à comprendre au premier abord et, comme de nombreuses sciences, ses principes sont bien souvent raccourcis ou vulgarisés pour étayer un point de vue quelquefois mercantile. Sachons interroger les sources et les faire parler correctement.

 

Sources :

DORTIER Jean-François, Le mythe des trois cerveaux, Sciences Humaines, Hors série N°14, novembre-décembre 2011
RISOLD Pierre-Yves, Avez-vous un cerveau reptilien ?, Cerveau & Psycho, n°23, septembre-octobre 2008
VERSTICHEL Patrick, La main du diable, Cerveau & Psycho, n°6, juin-août 2004

Cerveau droit, cerveau gauche : le mythe
Right Brain of Left Brain – Myth or reality ?

Cameron, 14 ans, vit sans l’hémisphère droit de son cerveau

Hellige Joseph B., Spécialisation hémisphèrique : données récentes, Revue de Neuropsychologie, Vol. 12, N°1, 2002, p.7-49
Nielsen Jared A. , Zielinski Brandon A., Ferguson Michael A., Lainhart Janet E., Anderson Jeffrey S., An Evaluation of the Left-Brain vs. Right-Brain Hypothesis with Resting State Functional Connectivity Magnetic Resonance Imaging

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