Peut-on vraiment détecter le mensonge grâce au non-verbal ?

Apprendre à détecter le mensonge, l’idée est belle, depuis les séries télévisées comme Lie to me ou Mentalist. Cela va faire quelques mois que j’avais envie de faire un article sur la détection du mensonge, mais que je repoussais l’échéance (détecter le mensonge n’est pas ce qui me passionne le plus). Quelques mois où je vais d’articles web en articles web sur ce thème et où je lève les yeux au ciel en lisant certaines inepties sur le non-verbal du mensonge. Quelques mois que je discute avec des professionnels ou des universitaires sur le côté pénible de certains sites ou d’ »experts » qui vendent le rêve de détecter le mensonge en quelques leçons. Cygnification est avant tout un site de vulgarisation des processus de communication, mon ambition est d’expliquer au plus grand nombre les processus relationnels. Je vais vous expliquer dans cet article en quoi détecter le mensonge, ça ne s’improvise pas.

 

Détecter le mensonge grâce aux idées reçues

Si on fait un petit sondage auprès de la population sur les comportements qui indiquent un mensonge, on tomberait, pêle-mêle, sur :

• La direction du regard

• les autocontacts

• les comportements de stress

• les croisements de bras/jambes

• … et bien d’autres !

détection du mensonge pnl

Or, là-dessus, les chercheurs sont formels : il y a énormément d’idées reçues et d’erreurs ! Prenons l’exemple de la direction du regard, qui nous vient en partie de la PNL (programmation neuro-linguistique). Vous connaissez sûrement le principe : selon la PNL, quand on regarde à gauche, on se souvient, quand on regarde à droite, on imagine (et donc généralement, on ment). Toutefois, voilà bien depuis 1990 que des chercheurs comme Yves Winkin ou Alain Brossard (pour ne citer qu’eux, il y a eu d’innombrables recherches sur le sujet) ont démontré que ce système n’était pas viable. Pourtant, c’est un principe que l’on continue de propager dans les formations et dans les séries policières.

Toujours sur les yeux, une idée reçue bien connu est l’évitement du regard. Cette croyance nous amène à penser qu’un menteur serait dans l’incapacité de soutenir le regard de son questionneur. Là, aussi, il a été prouvé qu’un coupable pouvait tout autant soutenir le regard. En effet, il y a 4 approches dans le mensonge : émotionnelle, cognitive, physiologique et contrôle. Dans une approche de contrôle, le menteur va fixer le questionneur du regard, alors que dans une approche émotionnelle ou cognitive, il y aura un évitement du regard. La pertinence de la lecture dépendra donc du talent du questionneur à reconnaître les différents profils.

Alors quelles sont les critères pour détecter le mensonge ? Comment être sûr de ne pas se tromper ?

Il convient déjà de faire un travail d’humilité. Il n’existe, à ce jour, par l’étude comportementale, aucune façon de détecter le mensonge à 100%. En 2006, une méta-analyse de plus de 200 études, menée par Bond et DePaulo, a montré que nous avions tendance à détecter le mensonge dans 54% des cas (donc l’équivalent du niveau de la chance : pile ou face), et que les personnes « formées » au non-verbal ne s’en sortaient pas mieux pour autant (Vrij, 2008). Donc méfiez-vous toujours quand un « expert » vous affirme pouvoir détecter le mensonge à coup sûr.

Il ne faut pas oublier non plus de mettre en relation verbal, non-verbal et contexte. On ne ment pas de la même manière devant ses amis que dans une salle d’interrogatoire. Et un signe non-verbal n’est pas forcément un signe de mensonge si on ne le croise pas avec ce qui vient d’être dit. Il faut donc, en définitive, ne pas se limiter à une formation. Détecter le mensonge est très difficile, même pour des enquêteurs qui sont formés à l’entretien, au décryptage du langage corporel, et au questionnement.

 

Des machines pour détecter le mensonge ?

 

détecter le mensonge

Outre l’étude du langage corporel, on a tenté depuis plusieurs décennie de mesurer les signes non-verbaux que l’on pensait être un signe de trahison. Quelle validité pour ces appareils ?

Déjà, vous pouvez oublier le polygraphe, appelé aussi détecteur de mensonges. Cet appareil, encore utilisé dans certains états américains, aussi bien par les forces de police que les entreprises dans leurs campagnes de recrutement, a depuis des années prouvé son manque total de fiabilité. Le Conseil National de la Recherche Américaine a d’ailleurs contesté la validité d’un tel procédé. En effet, le polygraphe réagit à l’activité émotionnelle, sans pour autant faire de distinction entre une réaction de stress, de peur, de colère… Bref, les faux positifs sont légions, alors que les personnes ne sont pas forcément menteuses, mais juste très intimidées par le processus.

Même chose par l’IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle), qui n’a pas montré des résultats probants car le simple fait de faire un calcul complexe ou d’interpréter le comportement de quelqu’un d’autre active la même zone du cerveau que lors d’un mensonge (Monteleone, 2009).

La détection vocale ? Même si certains indices para-verbaux ont été mis en évidence, les appareils conceptualisés n’ont pas montré une grande fiabilité. Pourtant, ce genre d’appareil est utilisé en Angleterre pour détecter les fraudes aux allocations : même si la performance d’un tel appareil est sujet à caution, il a un effet dissuasif sur ses usagers, qui préfèrent dire la vérité, juste au cas où (Hamsberger, 2009).

Là encore, les menteurs n’ont trop rien à craindre venant des nouvelles technologies…

 

Peut-on alors détecter le mensonge ?

La réponse ne peut pas être un oui ou un non catégorique. Quand on travaille sur de l’humain, on ne peut pas fournir une réponse brute et formelle. Ce n’est pas aussi mathématique que 1+1=2, c’est pour cela que les sciences humaines travaillent en termes de statistiques. Les universitaires travaillant sur la question du mensonge montrent cependant un avis généralement commun concernant certains indices.

Tout d’abord, ne pas tout miser sur le non-verbal. Aldert Vrij a montré qu’il était quelquefois plus simple d’user de stratégie durant l’entretien pour éventuellement piéger un menteur. Les indices se montreraient plus pertinents. Ce même chercheur a d’ailleurs montré qu’il n’y avait pas vraiment de gestes non-verbaux typiquement identifiables comme items de mensonge.

D’autres part, mentir demande un effort cognitif : en d’autres termes, cela demande de la concentration. Un bon enquêteur sera donc quelqu’un capable de surcharger les ressources cognitives d’un suspect, en posant des questions très précises, en demandant de raconter l’histoire à l’envers, en prêchant le faux pour savoir le vrai. Ces stratégies se montrent bien plus efficaces qu’une lecture corporelle ou qu’une lecture mécanique. N’en déplaise aux fans de Lie to me, détecter le mensonge du premier coup d’œil n’est pas si aisé.

Que dire de l’émotionnel ? La série Lie to me a introduit la détection des micro-expressions pour coincer les menteurs. Pourtant, une micro-expression ne créé par forcément un menteur. Prenons un exemple concret. Si un enquêteur vous annonce une garde à vue, montrer brièvement de la peur ne fait pas de vous un menteur pour autant, bien au contraire, c’est une réaction bien humaine. C’est pour cela qu’il est important d’avoir ce que l’on appelle une baseline, c’est à dire une connaissance des comportements de la personne en situation neutre. Marwan Mery parle de CHUC pour définir une baseline : Comportement-Habituel-Universel-Contexte. Ces 4 paramètres sont à prendre en compte dans leur globalité, on ne peut décrypter sans un minimum de travail en amont, et sans approche hypothétique de la pensée d’une personne. Donc oubliez les analyses à partir d’une photo prise sur le vif…

 

Détecter le mensonge en restant éthique

Outre le risque de se tromper, chercher à détecter le mensonge pose un problème éthique, celui de ne pas forcément laisser le bénéfice du doute. Je mets le travail des enquêteurs de coté : dans le cas d’une enquête policière, le but est la recherche de la vérité, et il n’y a aucun mal à user de stratégie de manipulation pour la connaitre. Mais dans d’autres cas de figure, la détection du mensonge soulève quelques questions morales. Doit-on se méfier de tout le monde ? La quête de la vérité passe-t-elle par la chasse aux menteurs ?

Ce que je vais dire n’engage que moi. C’est aussi une des raisons pour laquelle je ne montre pas forcément grand intérêt sur la détection du mensonge. Je pense sincèrement qu’en créant une communication saine, on diminue le risque de mensonge. Sur quoi mentons- nous ? Selon Claudine Biland, on peut mentir sur un fait (prétendre d’avoir réalisé une chose), mentir sur une émotion (prétendre ne pas avoir ressentir de peur, de la colère), ou mentir sur une opinion (prétendre être d’accord  avec quelqu’un par exemple). Ces types de mensonge peuvent être -en partie- évités par l’abandon, dans l’échange relationnel, au jeu d’influence. Un peu comme si l’on faisait de la prévention plutôt que de la répression, en laissant entendre que le mensonge est inutile parce qu’on peut le détecter, mais parce que l’on est dans l’absence de jugement de valeurs. La quête de la vérité ne passe-t-elle pas par l’acceptation de toutes les vérités ?

Car n’oublions pas une chose : à nous méfier de l’autre, nous faisons du délit de sale geste. Nous créons nous même les menteurs en les croyant menteurs, par le phénomène d’effet Pygmalion. Car un mensonge n’est pas forcément négatif : on peut aussi mentir pour se protéger si on est une victime, d’où l’importance de la neutralité et de l’impartialité du détecteur. Mais fort heureusement, dans le judiciaire, le non-verbal n’est pas considéré comme une preuve absolue…

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